LANGLOIS, Andrea, DUBOIS, Frédéric, Médias autonomes. Nourrir la résistance et la dissidence, traduction Karine Peschard, Montréal, Lux Editor, 2006, 260 p.

By Benjamin Ferron

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  • Ni pur « recueil de textes universitaires » ni simple « boîte à outil militante », l’ouvrage collectif Médias autonome a pour ambition de « documenter certaines pratiques des média-activistes d'aujourd'hui» (p. 13). Traduit au Québec en 2006 en langue française, après avoir été publié en anglais en 2005 chez Cumulus Press, l'ouvrage comporte dix articles traitant d’expériences variées de « médias autonomes », principalement canadiens. Médias autonomes est rédigé de façon engagée mais réflexive, illustré par des photographies et des illustrations, et propose des webgraphies commentées. Dans un style qui évolue entre le travail universitaire, l’essai politique, le récit journalistique et le mode d’emploi militant, ce livre amène le lecteur loin des sentiers battus des discours dominants sur les vertus « démocratiques » des industries de la communication et de l’information. Il ouvre un espace de réflexion pour les militants des médias et les journalistes professionnels, offre des pistes pour la recherche dans le domaine des médias, et contribue à nourrir les luttes politiques contre la marchandisation et l’homogénéisation des productions médiatiques. Sa principale limite réside cependant dans le fait que les auteurs reprennent à leur compte les définitions indigènes de ces médias, dont la portée normative tend à exclure un certain nombre de questions du champ de l’analyse.
  • L'introduction, rédigée par Andréa Langlois et Frédéric Dubois s'ouvre sur une définition de la notion de média autonome, inscrite dans la problématique de la démocratisation des médias : « type particulier de médias alternatifs » (p. 9), ces médias « cherchent à fonctionner de façon autonome vis-à-vis de l'Etat et des entreprises, et à donner une portée aux voix de personnes et de groupes qui n'ont généralement pas accès aux médias» (ibid.). La catégorie inclut une pluralité de supports médiatiques : pamphlets, journaux, radios pirates, chaînes de télévision ou sites Internet. Pour eux, le changement social auquel aspirent les média-activistes ne peut être atteint par la seule contestation de la concentration du pouvoir symbolique dans les institutions médiatiques privées, ni du seul changement des représentations mentales : « le vrai changement sera issu de la participation » (p. 10). Les médias autonomes cherchent ainsi à briser les hiérarchies dans l'accès à la production de sens, soumis aux mécanismes sociaux de neutralisation des discours radicaux. Dans la postface de l’ouvrage, Fabien Granjon offre une lecture critique de cette thèse : pour lui, « les militants informationnels ne doivent pas se contenter de jouer dans les marges mais doivent aussi se donner les moyens de provoquer des changements plus massifs au sein de l’espace médiatique » (p. 225-226). Comme nous allons le voir, ce débat entre les tenants d’une valorisation des alternatives médiatiques (« become the media ») et les tenants d’une réappropriation sociale des médias de masse (« reclaim the media ») structure l’ensemble des contributions de l’ouvrage.
  • Dans son article, Scott Uzelman montre ainsi que le mouvement pour la démocratisation médiatique est polarisé autour de deux principales stratégies pour lutter contre les monopoles privés ou publics sur les médias : les militants des médias alternatifs qui travaillent à réformer les grands médias (tentatives d’ouverture, de subversion, de réforme économique), et les militants des médias autonomes, qui cherchent à encourager des formes de communication participatives et démocratiques (p. 27). Pour lui, l’impact de cette dernière stratégie ne doit pas être minimisées, en l’évaluant à l’aune d’expériences isolées les unes des autres : l’ensemble des interconnexions, parfois invisibles, entre les militants constitueraient un système « rhizomatique » dont les dimensions et les effets peuvent être considérables, comme le montre l’exemple du réseau Indymedia. L’article d’Andréa Langlois analyse cependant les principes fondateurs d’Indymedia et les contradictions auxquelles ses concepteurs et utilisateurs se sont trouvés confrontées. L’auteure insiste sur le fait qu’il faut « aller au-delà de la célébration inconditionnelle d’Indymedia comme un modèle révolutionnaire, et de lancer des débats publics sur certaines des questions qui menacent ses fondations comme moyen d’expression autonome » (p. 75). Elle montre la manière par laquelle les inégalités et les discriminations qui préexistent dans les relations sociales (homophobie, sexisme, racisme, etc.), et dans les relations entre « producteurs » et « consommateurs » de médias en particulier, sont réduites au sein des collectifs d’Indymedia, sans être pour autant éliminées. Cette idée selon laquelle les médias alternatifs reproduisent tout en limitant la violence symbolique qui structure l’univers médiatique se retrouve dans plusieurs contributions.
  • Dans son article, Marian Van der Zon, animatrice et cofondatrice de TAR, « radio autonome temporaire » basée à Montréal, valorise ainsi la dimension participative de cette radio, en la présentant comme « une action pirate illégale récurrente, à la fois temporaire et mobile, véhiculant un contenu alternatif inspiré par les participants » (ibid.). La radio a pour objectif non seulement de promouvoir un contenu alternatif, radical et révolutionnaire, mais de transformer la structure même du média radiophonique en encourageant la participation active des auditeurs (p. 42). L'article d'Isabelle Mailloux-Beïque cherche, dans une perspective proche, à montrer le rôle des journaux de rue dans la reconquête d'un sentiment d'autonomie et de pouvoir par les communautés marginalisées. Elle s'intéresse en particulier au journal L'Itinéraire, situé à Montréal, auquel elle a participé personnellement. Ce journal est pour elle un espace pour les « politiques subalternes » (Nancy Fraser), « où les membres du groupe subordonné inventent et font circuler des contre-discours» (p. 147). Elle pointe cependant le problème du financement du journal, qui provient de programmes gouvernementaux, et de la présence de publicités commerciales. Un autre problème est soulevé par Tom Liacas dans son analyse de la pratique du « brouillage culturel », définie comme « une réplique culturelle qui utilise langage du pouvoir établi » (p. 80). Cette pratique subversive, qui consiste à « jouer avec les formes de communication et d’interaction (affiches, panneaux publicitaires, langage officiel, protocole, espaces) et les images (logos, pages publicitaires, documents officiels) familières et à les retourner contre la culture qui les a créées » (p. 80), est particulièrement critiquée par les militants de gauche, qui « peuvent se demander, avec raison, si quelque chose qui est issu de la culture dominante peut servir à la changer » (p. 84). Le brouillage culturel peut cependant être, de son point de vue, « la première étape vers une action politique soutenue » (p. 93). Dawn Paley, de son côté, considère les blogues comme des espace d’autoédition et de nouveaux véhicules d’information (p. 181) qui offrent un « potentiel comme médias autonomes et participatifs permettant de promouvoir le changement social » (p. 184). S’ils participent du mouvement de démocratisation des médias, comme « germes de résistance au monopole de l’information » (p. 185), quatre problème limitent néanmoins ce potentiel : l’accessibilité de la technologie, la « corporatisation » de l’Internet, la nature individuelle du blogue et les problèmes de langue (p. 190-191). Dès lors, des actions parallèles hors de la sphère virtuelles sont nécessaires pour bouleverser le statu quo (p. 192).
  • L’ouvrage propose une série d’illustrations de la dimension transnationale des médias autonomes, qui joue à la fois comme une ressource et une contrainte. Journaliste indépendant qui a couvert la deuxième Guerre en Irak à partir de février 2004, pour différents médias alternatifs canadiens, Andréa Schmidt analyse ainsi les aspirations et les limites de cette « pratique médiatique autonome » (p. 101) en situations de conflit (Irak, Palestine, Chiapas). Outil de solidarité internationale, elle permet d’établir des liens entre les luttes locales et globales (p. 103), d’impliquer les groupes marginaux dans la production d’information et de briser « l’autorité exclusive des soi-disant experts de la production médiatique » (ibid.). Cependant, elle tend aussi, selon lui, à reproduire des pratiques qu’on retrouve dans les formes conventionnelles de journalisme, notamment la relation coloniale entre journalistes occidentaux et locaux. Sur un terrain comparable, Anthony Fenton revient sur la couverture altermédiatique du coup d’Etat, mené contre le Président haïtien Jean-Bertrand Aristide, le 29 février 2004, par une coalition d’opposition appuyée par le Canada, les Etats-Unis, la France – et les médias institutionnels de ces pays (p. 117). Il montre comment des « médias autonomes » canadiens, réunis dans le Réseau d’Action Canada-Haïti (RACH), ont participé à la mise en place d’un mouvement de solidarité internationale visant à dévoiler le rôle du Canada dans la violation de la souveraineté haïtienne, et des conséquences politiques et humanitaires qui en ont découlées. David Widgington, vidéaste engagé auprès du collectif Les Lucioles (Montréal) met en évidence la dimension internationale du phénomène de la « vidéo-militance », forme d’action « révolutionnaire » qui utilise la caméra comme un outil dans la lutte contre les inégalités, en faveur d’une société plus juste et de la défense des droits humains. Popularisé grâce à la baisse du prix des technologies vidéo, la vidéo-militance propose des « vérités alternatives » (p. 155) valorisant les points de vue subjectifs et des formes d’organisation collectives à dimension transnationale. Cependant, les compétences techniques requises pour le montage et l’édition peuvent constituer un frein à l’expansion de cet outil.
  • Dans un dernier article programmatique, Frédéric Dubois en appelle à l’établissement de « structures durables et flexibles qui facilitent un flux de communication permanent entre des sources médiatiques autonomes autrement isolées » (p. 201). Il pointe les difficultés qui barrent la route à ce projet : multiplicité des réseaux existants (p. 198), isolement des initiatives des média-activistes dans des « ghettos informationnels » qui tendent à « prêcher pour les convertis » (p. 200) et manque d’implication dans la lutte pour la transformation des politiques médiatiques (p. 201). Il considère que ce réseau ne peut fonctionner qu’avec de solides appuis dans les mouvements sociaux, l’université, les formateurs en médias, les syndicats du secteur des communications et les journalistes indépendants (p. 213).
  • L’ouvrage a le mérite de proposer une série d’alternatives concrètes aux monopoles de l’industrie des mass-media, mais n’échappe totalement, en dépit de son caractère autoréflexif, à la question de la pérennité de ces initiatives, soumises malgré elles à une forte hétéronomie en matière de cadrage idéologique des revendications (tendance à reprendre certaines croyances et valeurs propres à l’idéologie de la communication), de mise en place d’une indépendance financière viable (dépendance directe ou indirecte aux logiques de production capitalistes), et de construction d’une identité propre (oscillation entre les normes et idéaux du monde militant et du monde journalistique). Si la raison d’être des médias autonomes est de lutter contre ces logiques socialement dominantes, dont leur existence même fait apparaître la dimension arbitraire, la réflexion sur ce phénomène aurait gagné à analyser, de façon plus distanciée, dans quelle mesure ils sont aussi des produit de cet environnement. Dans une telle perspective, la notion « d’autonomie » révèle sa dimension normative : qu’elle renvoie à l’idée de tout indépendant, ou à l’action de se donner à soi-même ses propres règles, elle tend à reléguer au second plan les rapports de force objectifs qui structure ces organisations au profit du discours programmatique de leurs acteurs.
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