Définition des médias alternatifs par David Skinner (L'Encyclopédie canadienne)

“Médias alternatifs

Les médias alternatifs offrent tout un ensemble de perspectives et d'idées qui ne sont pas couramment véhiculées par les différents produits médiatiques ou services d'information à but lucratif qui dominent le paysage médiatique canadien. Ils englobent les formats médiatiques traditionnels (journaux, magazines, télévision, radio, films) aussi bien que non traditionnels (magazines en ligne et autres publications virtuelles). Certaines définitions y incluent le théâtre de rue, la peinture murale, l'affichage et le brouillage culturel. De plus, parce que l'expression « médias alternatifs » entraîne la question de savoir « à quoi ces médias représentent-ils une alternative », il est notoirement très difficile de cerner cette notion. Doit-elle ne comprendre que les médias radicaux ou parallèles, comme ceux qui remettent en question le statu quo, ou inclure dans sa définition tous les médias, à l'exception des quotidiens à grand tirage et des principaux réseaux de télévision? Faut-il prendre en considération les médias de langues autres que l'anglais ou le français? Peut-on y inclure les médias ciblant des groupes ethniques ou culturels particuliers? Doit-on ne tenir compte que des médias sans but lucratif? Il n'existe pas de réponse facile à toutes ces questions. Donner une définition trop large au terme nous amènerait à devoir englober le nombre grandissant des médias propres à certains secteurs d'activités ou catégories de travailleurs ainsi que les médias spécialisés, allant de publications professionnelles destinées aux comptables jusqu'aux stations de radio ne diffusant que de la musique d'Elvis. Par contre, une définition trop étroite risque d'exclure les produits médiatiques qui traitent des préoccupations de la plupart des citoyens ordinaires, lesquelles ne sont souvent pas véhiculées par les médias courants.

  • Caractéristiques générales

Les spécialistes des médias relèvent souvent des lacunes dans la diffusion de nouvelles et d'information par les grandes sociétés à visées lucratives. News Watch Canada, par exemple, a exposé les lacunes de la couverture médiatique de questions relatives au travail, aux inégalités sociales, au pouvoir des sociétés, aux problèmes environnementaux actuels et aux violations des droits de la personne par des pays amis du Canada. D'autres études ont révélé l'existence de problèmes dans le traitement médiatique des sujets ayant trait à la pauvreté, à la race ou à l'ethnicité. Les causes de ces problèmes sont complexes. Ceux-ci sont en partie imputables au fait que le contenu des médias est déterminé par la nécessité d'offrir un public aux annonceurs. En conséquence, les nouvelles ou opinions n'intéressant pas directement le public ciblé, ou les informations et les idées pouvant se révéler trop controversées ou choquantes pour le public potentiel, sont tout simplement écartées. Les lacunes constatées quant au contenu des nouvelles peuvent également découler de politiques éditoriales particulières (reflétant les opinions politiques des propriétaires ou des dirigeants des organisations médiatiques). Une autre explication à ces problèmes peut se trouver dans les valeurs et les pratiques journalistiques. Les journalistes sont en général formés à rechercher les opinions et points de vue de sources officielles (personnalités politiques, gens d'affaires ou dirigeants communautaires) quand vient le moment de rédiger leurs articles. Ainsi, ce sont ces « responsables de la conduite des affaires » qui vont souvent interpréter le sens des événements et créer le cadre d'interprétation de ceux-ci; les articles ont donc tendance à renforcer les idées dominantes et les rapports existants au sein du pouvoir social. Les médias alternatifs sont en général motivés par des objectifs autres que le profit. Ils s'attachent à véhiculer tout un éventail d'idées ou d'opinions que l'on trouve rarement dans la presse commerciale, ou à défendre les intérêts d'une communauté ou d'un groupe particuliers, peu représentés dans les principaux médias commerciaux. Pour éviter d'être influencés par des intérêts de nature commerciale, ces médias appartiennent en général à des indépendants ou fonctionnent souvent sur une base coopérative ou non lucrative. En outre, afin de mieux refléter les besoins et intérêts de leur lectorat et de leur public cible, ils sollicitent la participation et les contributions des membres de la communauté qu'ils servent, plutôt que de faire uniquement appel à des journalistes professionnels. Ainsi, ils offrent un regard sur les évènements qui diffère de celui de leurs « cousins » commerciaux.

  • Historique

Au Canada, la présence de médias qui remettent en question le statu quo et offrent d'autres perspectives ne date pas d'hier. Au début du XIXe siècle, Joseph Howe et William Lyon Mackenzie s'opposent à l'ordre établi et encouragent la réforme politique en se servant de leurs journaux. Vers la fin de ce siècle, les mauvaises conditions de travail et la médiocrité des conditions sociales favorisent l'expansion de la presse ouvrière, laquelle remet en question la presse politique partisane dominante de l'époque, en critiquant les inégalités sociales et en préconisant des changements progressistes. De même, dans les années 1960, l'apparition de nombreux journaux radicaux dans toutes les villes du pays encourage les appels à une réforme sociale. Au début des années 1970, le Canada est le premier pays à établir des canaux communautaires de télévision par câble, qui permettent aux populations locales de produire et de diffuser leurs propres émissions télévisées. Et au cours des deux décennies qui suivent, le gouvernement fédéral met en place plusieurs programmes visant à favoriser le développement des journaux et de la radiotélévision autochtones. L'histoire de la radiodiffusion communautaire au Québec est particulièrement riche. Aujourd'hui, on trouve dans toutes les villes du pays un grand nombre d'organisations médiatiques indépendantes et communautaires qui offrent d'autres ressources que les médias commerciaux. Au cours de la dernière décennie, on a assisté à une explosion de nouveaux journaux et magazines ethniques et culturels destinés à des groupes ethniques ou culturels particuliers. Il existe toutefois un nombre plus limité de publications de nature strictement politique, qui s'attachent à présenter des perspectives sociales et politiques souvent absentes du contenu offert par les médias commerciaux en matière de nouvelles et d'information. Dans le domaine de la radiotélévision, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a élaboré un ensemble de politiques visant la radiotélévision ethnique, communautaire et autochtone, qui servent de cadre opérationnel à un grand nombre de petits réseaux de radio et de télévision. Le Réseau de télévision des peuples autochtones (Aboriginal Peoples Television Network) a particulièrement bien réussi à mettre en place une télévision alternative conçue spécialement pour les auditoires autochtones. Des organisations en ligne, comme rabble.ca, straightgoods.ca et les Centres des médias indépendants sont en train d'introduire des façons de faire novatrices dans les domaines de la « création » et de la transmission de la nouvelle et d'autres sujets d'information. Cependant, les médias alternatifs connaissent, pour la plupart, une situation financière précaire. Du fait d'une couverture et de capacités limitées, ils font peu d'économies d'échelle. La taille et les caractéristiques démographiques de leur public sont souvent méconnues, rendant difficiles les ventes de publicité et d'abonnements. En raison des difficultés économiques, les dates de parution sont irrégulières et la diffusion est inadéquate, ce qui aggrave encore les problèmes. De plus, il existe très peu d'infrastructures gouvernementales qui appuient ces médias, et le peu de soutien existant s'est amenuisé au cours de la dernière décennie. La réglementation exigeant des câblodistributeurs qu'ils fournissent un canal communautaire et contribuent à son financement a été assouplie. En outre, les radiotélédiffuseurs alternatifs accusent souvent les responsables des orientations politiques de les obliger à servir de simples « bouche-trous » dans la programmation des radiotélédiffuseurs commerciaux, plutôt que de leur permettre de développer leurs propres canevas.

  • Conclusion

Les médias alternatifs offrent des perspectives souvent négligées par les médias dominant le paysage médiatique. Étant donné la concentration grandissante de la propriété des médias commerciaux, jamais le besoin en nouveaux médias n'a été aussi fort. L'Internet, bien que prometteur dans ce domaine, ne fournit qu'une réponse partielle au problème. L'accès au Web demeure problématique pour les familles à faible revenu, tandis que les coûts nécessaires à la production de contenus d'une qualité constante sont en général bien au-dessus des moyens des exploitants indépendants de sites Web. Il y a beaucoup à faire pour soutenir le développement des médias alternatifs, si l'on veut qu'ils puissent offrir une réelle solution de rechange aux médias commerciaux, particulièrement en présentant une vaste gamme de perspectives politiques dans la présentation de nouvelles et de contenus d'information. Il serait nécessaire de mieux connaître les catégories de médias alternatifs existant actuellement au pays, ainsi que le genre de programmes ou de politiques dont ils ont besoin pour devenir plus viables sur le plan économique. Seuls la compréhension et le renforcement des mécanismes sur lesquels reposent ces médias permettront la création de l'infrastructure essentielle au maintien de moyens d'expression publique dynamiques et diversifiés.

  • Bibliographie

Kim Goldberg, The Barefoot Channel: Community Television as a Tool for Social Change (1990); Robert Hackett, Richard Gruneau, Donald Gutstein et Timothy Gibson, The Missing News: Filters and Blindspots in Canada's Press (2000); Valerie Alia, Un/covering the North : News, Media and Aboriginal People (1999); John Downing, Radical Media: Rebellious Communication and Social Movements (2001); Clemencia Rodríguez, Fissures in the Mediascape: An International Study of Citizens' Media (2001); Chris Atton, Alternative Media (2002)”.

Auteur DAVID SKINNER

L'Encyclopédie canadienne © 2008 Fondation Historica du Canada

fr/bibliography/ams_alphabetic_order/s/skinner_david_2008/start.txt · Last modified: 2020/12/20 20:55 (external edit)